Article sympa dans le temps d'aujourd'hui...
Peter Crouch,les solitudes du dégingandé
Christian Despont
Mardi 31 octobre 2006
En anglais, son nom signifie s'accroupir. Or, c'est bien le problème: déplier son double mètre avec célérité, sans abîmer les 69 kilos qui lui tiennent lieu de masse critique. «Effiloché», a dit son premier entraîneur. Quelques centimètres plus tard, les gazetiers usent volontiers d'une métaphore botanique: «poireau», «asperge», «grand sapin».
En tout état de cause, Peter Crouch cultive sa différence avec un flegme vengeur. Il n'est plus un phénomène de foire; tout juste, encore, une curiosité physiologique. Il est celui que la sélection anglaise a emmené au Mondial faute de mieux, et que, au retour, la vox populi a chanté avec des accents pieux - onze buts en quatorze apparitions, l'air de rien. Il est l'attaquant vedette de Liverpool, le footballeur le plus raconté d'Europe. Il sera la hantise de Bordeaux, ce soir en Ligue des champions. Rien ne le prédestinait à produire un tel effet, hormis peut-être son physique d'épouvantail.
Le garçon n'avait rien pour lui. Ou trop, c'est selon: éducation bourgeoise dans un quartier cosy, aménité indécrottable, nonchalance bonasse de ceux qui semblent considérer le malheur comme une hypothèse fumeuse. Jamais Peter Crouch n'a cherché à se départir de ses dehors inoffensifs - «bonne poire», préfèrent les chroniqueurs à la main verte - mais il a lutté pour les faire admettre. Sa carrière, il l'a menée dans un environnement hostile, fatras d'incrédulités et de moqueries, en se servant de sa tête: d'abord pour répondre aux critiques, puis pour marquer des buts.
Il a usé ses shorts sur des bancs anodins, abandonné à ses grandes solitudes. Que de clubs, de contrées, de ligues obscures, jamais une saison entière au même endroit. Partout, les moqueries. «Je ne regardais plus la télévision, je ne lisais plus les journaux.» Par précaution, Peter Crouch aurait dû résilier aussi sa connexion Internet: à sa première sélection en équipe d'Angleterre, ou il était de son propre aveu un plan B - voire Y, en réalité - une blague a circulé sur la toile: «Sven-Göran Eriksson est face à un peloton d'exécution. On lui demande s'il a un dernier vœu à formuler. Un seul, répond le coach anglais. Que ce soit Peter Crouch qui tire!»
Des moqueries, encore. Face à tant d'anomalies, Franz Beckenbauer s'est découvert une vocation de comique de banquets - «Ce gars ne risque pas une élongation. Il n'a pas de muscles» - et les supporters de Liverpool ont composé une sérénade qui célèbre sa grandeur: «Il est haut, il est rouge, ses pieds dépassent du lit, Peter Crouch.» Interminable et rachitique, certes. Un rien dégingandé, posé en équilibre précaire sur des socles taille 45 que, après chaque match, il trempe dans un sceau de glace. «Freak», vocifèrent les foules.
Certes, Peter Crouch compte quelques semblables parmi la corporation. Mais ces échassiers-là, en général, sont équipés d'un poitrail de centurion et d'une solide paire de cuisses, quand lui menace de se déchirer par le milieu: «Au fitness, je soulève des blocs aussi lourds que les autres. Il m'arrive même de manger des hamburgers. Pourtant, je ne prends pas un gramme.»
Sa carrière est un long combat idéologique, mené avec l'intuition que toutes les certitudes, un jour, vacillent. Car comment l'Angleterre qui, culturellement, a toujours eu un faible pour les moches, les gros, les binoclards et les mauvais garçons, n'aurait-elle pas accordé l'aumône d'un bénéfice du doute à ce footballeur improbable, anormalement obstiné? Rafael Benitez, manager de Liverpool, a toujours cru en lui: «Vous avez le droit de ne pas aimer Peter Crouch, mais si vous le trouvez maladroit, vous ne connaissez rien au football.» Depuis sa volée acrobatique contre Galatasaray, le 27 septembre dernier, le joueur n'est plus seulement assez adroit pour sa taille, mais assez adroit tout court. Son jeu en déviation, sa prise de risque, son sens du but épatent.
Lui, forcément, observe son propre adoubement avec une certaine hauteur de vue: «J'espère que les gens réalisent que je sais jouer un peu. Avec mon allure, j'ai dû convaincre davantage que les autres. J'ai vécu avec cette exigence toute ma vie mais, à force, j'ai enfin obtenu la reconnaissance que je crois mériter.»
«Nice guys finish last», prétend l'adage. Encore une bonne blague pour Beckenbauer.